Prologue
Naissance d’un regard
Alger ne connaît pas la demi-mesure de lumière. Le soleil y tombe frontalement sur la mer pendant que les ruelles gardent une ombre compacte, presque solide, entre les murs blanchis à la chaux. Je suis né là, le 24 septembre 1961, et je n’ai jamais retrouvé ailleurs ce rapport particulier au contraste — je crois même n’avoir jamais cessé, sur une toile, d’essayer de le reproduire sans tout à fait y parvenir.
Enfant, je dessinais sur tout ce qui me tombait sous la main : les marges des cahiers d’école, les pierres, les tables de classe. Ce n’était pas un projet, plutôt un réflexe — les lignes prenaient forme avant que je sache ce qu’elles voulaient dire, et il ne me serait pas venu à l’idée de me le demander.
Au lycée Hamia, à Kouba, un professeur a fini par remarquer cette insistance du trait, cette manière que j’avais de ne jamais laisser une page vide. C’est lui qui, un après-midi de 1975 ou 1976, m’a orienté vers l’École des Beaux-Arts d’Alger, perchée sur les hauteurs du quartier de Télémly. Je n’étais pas encore élève de cette école — j’étais un adolescent curieux, entré presque par effraction pour voir ce qui s’y passait derrière les grands murs. J’y suis allé seul. Ce fut une décision personnelle, prise sans qu’on me l’ait suggérée ni accompagnée — la première, peut-être, que j’aie prise vraiment seul.
C’est là, dans un couloir, que quelqu’un m’a demandé gentiment si j’avais besoin de quelque chose. C’était Larbi Arezki : peintre déjà reconnu dans ce milieu, alors en dernière année de sa formation, et qui me précédait d’une bonne dizaine d’années. Il m’a invité à le suivre en m’interrogeant sur mon intérêt pour l’art, et m’a fait visiter les ateliers — les sculptures, l’odeur du plâtre et de la térébenthine, les étudiants penchés sur leur travail en silence. Je n’ai jamais oublié cette odeur-là ; elle me revient encore, parfois, sans que rien ne l’ait provoquée.
Une amitié s’est développée entre nous, presque sans que je m’en rende compte. Une fois par semaine, je venais le voir. Je crois qu’il avait perçu, par sa sensibilité, le petit artiste encore endormi chez moi — c’est lui qui m’a fait découvrir l’enluminure de Mohamed Racim, le grand miniaturiste algérois dont l’œuvre a fixé, au siècle dernier, tout un vocabulaire de la miniature et de l’ornement calligraphique, et qui m’a posé les bases de la calligraphie avant de me présenter à d’autres étudiants. J’étais studieux, attentif à ses conseils. Mais j’avais déjà, en germe, ce qui allait me caractériser durablement : apprendre les lois strictes de la calligraphie ne m’intéressait pas pour elles-mêmes. Je voulais ma propre liberté de trait, mon geste à moi, sans chercher à produire une belle calligraphie au sens où l’entendent les maîtres du genre. Cette tension entre la discipline transmise et le désir de m’en affranchir n’a jamais vraiment disparu ; on la retrouvera, des années plus tard, au cœur de mon travail sur la lettre désarticulée.
Il y a un souvenir de cette époque qui me revient plus que les autres, sans raison précise. Larbi m’avait montré son travail ; j’ai voulu lui montrer le mien. J’avais recopié au crayon une illustration japonaise trouvée dans un livre — une geisha, avec chaque ligne d’un kimono orné de calligraphie reprise méticuleusement. Trois jours de travail, jour et nuit, acharné à voir le résultat final. Ce n’était pas encore une œuvre, au sens où je l’entends aujourd’hui. Mais c’était la première fois que je ressentais cette obstination-là — celle qui, bien plus tard, me serait tout aussi utile dans une salle d’opération que devant une toile.
Quand j’ai annoncé, il y a maintenant près de cinquante ans, que je voulais être un artiste, on ne m’a pas encouragé. Dans ma famille, la pression allait vers la médecine — devenir docteur, porter ce titre. Je m’y suis un peu conformé, sans y adhérer vraiment : le rôle qu’on me décrivait, ce contact direct avec le patient, ne me convenait pas. Je voulais être utile de façon plus latérale, aider sans que ce soit mon nom qu’on retienne. C’est ce choix précis — être présent au geste sans en être le signataire visible — qui m’a mené vers une haute école médicale plutôt que vers la faculté de médecine. J’y reviens au chapitre suivant ; c’est une décision qui a déterminé toute la suite, mon rapport au geste, à la main, à ce qu’elle fait quand personne ne la regarde travailler.

Je n’ai jamais été admis à l’École des Beaux-Arts au sens administratif du terme. J’y suis resté un visiteur assidu, formé au contact de Larbi Arezki et de ceux qu’il m’a présentés — une formation « sauvage », comme je l’appelle moi-même, qui explique sans doute une partie de ce que l’on identifie parfois dans mon travail comme une désinvolture à l’égard des codes académiques. Ce n’est pas de l’ignorance. C’est un choix, fait très tôt, de rester à distance des lois pour pouvoir un jour les défaire.
Larbi Arezki nous a quittés depuis. Il reste, dans ce livre comme dans mon parcours, la première station — celui par qui tout a commencé, avant même que je sache que je commençais quelque chose.

