Farid Izemmour
TRACES — Sommaire

Avant-propos

Ce livre n’est pas un catalogue, et ce n’est pas non plus un simple recueil de pensées d’atelier. J’ai mis du temps à comprendre ce qu’il devait être — plus de temps, sans doute, qu’il ne m’en a fallu pour peindre certaines des œuvres dont il parle.

Il existe déjà, quelque part, des listes : titre, date, medium, dimensions. Ce matériau a sa place, on le trouvera en fin d’ouvrage. Un catalogue répond à une question — qu’est-ce qui a été fait — et j’ai voulu que ce livre en pose une autre, plus difficile à tenir sur la durée : pourquoi cela devait être fait ainsi, et ce qu’il m’en a coûté de le comprendre moi-même.

Je suis peintre autodidacte. Je le dis sans fausse modestie ni provocation ; c’est un fait, pas une posture. Je n’ai jamais suivi de cursus complet en arts plastiques. J’ai appris en regardant, en recommençant, en me trompant pendant plus de trente ans — en exerçant, en parallèle, un métier qui exige une précision d’un tout autre ordre, celui de la chirurgie orthopédique. Cette double vie n’est pas une anecdote biographique que l’on place en ouverture pour intriguer le lecteur avant de l’oublier. Elle traverse le livre entier, sous des formes parfois inattendues : dans ma manière de négocier avec le hasard, dans mon rapport au contrôle et à son abandon, dans l’attention que je porte à ce qui reste d’un geste longtemps après qu’il a eu lieu.

J’écris ces pages à un moment précis de mon parcours — trente-cinq ans après avoir quitté Alger, après quatre séries qui se répondent et une cinquième qui interroge maintenant jusqu’au nom que je porte. J’aurais pu me contenter d’un texte plus court. J’ai préféré prendre le risque de la longueur, parce que ce que j’ai à dire ne se résout pas en quelques formules bien tournées, et parce que ce livre n’est justement pas un booklet qu’on feuillette entre deux rendez-vous : c’est le compte rendu, aussi honnête que possible, d’une recherche qui a duré une vie entière et qui n’est pas terminée.

Ce texte s’adresse à ceux dont le métier est de regarder avec exigence — collectionneurs qui vivent avec une œuvre au quotidien, galeristes qui la défendent, critiques qui la situent, commissaires qui la mettent en dialogue avec d’autres. À ce public-là, je ne dois pas de l’emphase. Je lui dois de la précision, et le courage de ne pas trancher les questions qui, pour l’instant, restent ouvertes.

J’ai organisé l’ouvrage en cinq mouvements. Le premier retrace la formation d’un regard, de l’atelier de calligraphie d’Alger à la salle d’opération, puis à l’exil. Le second traverse mes séries dans l’ordre où elles sont nées, chacune répondant à ce que la précédente avait laissé en suspens. Le troisième s’arrête sur ce qui, dans mon travail, ne relève plus de la fabrication de l’œuvre mais de son devenir — le temps, l’oubli, l’incompréhension parfois, et ce moment précis où elle cesse de m’appartenir. Le quatrième pose une question que j’ai longtemps évitée : pourquoi continuer, et ce que je cherche encore après tant d’années. Le cinquième la remet dans le monde, dans les lieux où elle a été montrée, et dans ce que ces lieux lui ont donné en retour.

Je n’ai pas cherché à effacer les hésitations, ni les endroits où je ne suis pas certain d’avoir trouvé la juste formulation. Un livre d’artiste qui prétend tout savoir de lui-même ment un peu. Je préfère qu’il y reste, ici ou là, une question non refermée.