Chapitre 1
Le double chemin : l’art et la médecine
Il faut dissiper d’emblée un malentendu que la formule « du scalpel au pinceau » pourrait laisser entendre. Je ne suis pas un chirurgien qui, un jour, a tout abandonné pour se consacrer à la peinture. Les deux chemins ont longtemps avancé en parallèle, et l’un continue aujourd’hui d’informer l’autre — ce n’est pas une reconversion, c’est une coexistence.
Après le lycée, la pression familiale poussait vers la médecine. Je m’y suis engagé un temps sans y adhérer profondément : le rôle qu’on me décrivait, ce colloque singulier avec le patient, ne me correspondait pas. Je me suis orienté vers une haute école médicale, au Centre Pierre-et-Marie-Curie de l’hôpital Mustapha, à Alger, sous la direction du professeur M. Allouache. C’est là, plus que nulle part ailleurs, que j’ai appris ce que signifie un geste exact — celui qui n’a pas droit à l’approximation, parce que la conséquence d’une imprécision n’est pas esthétique. Elle est physique, et immédiate.
Le service militaire accompli, je n’avais pas prévu de quitter l’Algérie. Mais au tournant des années 1989, l’instabilité politique montait, et une forme de fatigue morale s’est installée en moi — la sensation que poursuivre ma formation sur place deviendrait chaque mois plus difficile. Je suis parti pour la Suisse, où je me suis établi à Fribourg. J’y ai obtenu la nationalité suisse en 1993.
L’arrivée n’a pas été un simple déracinement administratif. Je me souviens précisément de la question que je me suis posée en descendant à Genève : qu’est-ce que ce peuple a de plus que le mien ? Nous partageons la même origine, la même architecture biologique. Pourquoi cette trajectoire différente ? Je ne suis pas venu chercher l’assimilation. Je suis venu me confronter, montrer ce dont j’étais capable — et je crois pouvoir dire aujourd’hui que j’y suis parvenu. J’ai reçu très vite des propositions professionnelles, j’ai continué à me former, sans jamais renoncer à ce que j’étais.

C’est dans ce contexte que le métier s’est précisé : consultant en chirurgie orthopédique et traumatologie dans le domaine de la prothétique, puis directeur des ventes pour une société qui conçoit et fabrique des implants chirurgicaux. Formé à l’AO Foundation Association Osteosynthesis, référence mondiale en traumatologie et chirurgie orthopédique, j’ai complété cette expertise par des études aux États-Unis, à Orlando, en Allemagne, Autriche, Italie, Angleterre et France. Aujourd’hui encore, j’assiste des chirurgiens sur les techniques de pose de nos implants, et j’organise des symposiums sur des sujets aussi précis que la biomécanique d’une fracture du poignet ou de la cheville. Ce n’est pas un métier alimentaire que j’aurais toléré en attendant de pouvoir peindre à plein temps. Je l’exerce avec la même exigence que la peinture, et il la nourrit en retour, plus qu’on ne l’imagine de l’extérieur.
Car c’est en Suisse, avec le temps que ma nouvelle vie m’a offert, que le peintre resté en sommeil a resurgi. J’ai appris les langues dont j’avais besoin — l’anglais, l’allemand, l’italien, l’arabe, utile pour mes responsabilités sur le Moyen-Orient — avec la même soif qui m’a poussé à rattraper, en quelques années, ce que je considérais comme un retard. Quand j’ai eu les moyens d’ouvrir un atelier, je l’ai fait. Après un an et demi de travail acharné, j’ai présenté ma première exposition personnelle en 1992 : une trentaine de toiles, dans les locaux que m’avait prêtés la Clinique Garcia, à Fribourg. Il n’y avait pas encore de thématique unifiée — de l’expressionnisme, du classicisme, un peu de dadaïsme, des échos de Picasso, de la calligraphie arabe classique. C’était une naïveté assumée, celle qui précède toujours la découverte d’une voix propre, et j’attendais les critiques avec une impatience presque enfantine, sachant qu’en Suisse elles ne ménagent personne. J’avais besoin de cette franchise-là pour savoir, vraiment, où j’en étais.

Ma rencontre avec le musée d’art contemporain Fri-Art, à Fribourg, et avec son directeur de l’époque, Michel Ritter, a joué un rôle déterminant dans cette période. C’est en fréquentant activement cette institution que j’ai commencé à mesurer les exigences d’un véritable espace d’exposition — au-delà de ce qu’un atelier, aussi rigoureux soit-il, peut enseigner tout seul.
Deux disciplines, donc, construites côte à côte plutôt que l’une après l’autre. L’hôpital m’a appris une chose que je n’aurais peut-être jamais apprise ailleurs : qu’un geste peut être entièrement préparé et, dans le même instant, totalement exposé à l’imprévu — qu’une opération répète un protocole précis tout en devant s’adapter, à chaque seconde, à ce que le corps impose. C’est exactement la tension dans laquelle je peins. La rigueur du protocole d’un côté ; l’acceptation de ce que la matière décide, de l’autre. Je n’ai jamais eu à choisir entre les deux. J’ai simplement appris à les faire coexister — dans un bloc opératoire comme devant une toile.
