Chapitre 2
La Série des trente : les premiers alphabets
Entre 1994 et 1995, dans un atelier fribourgeois où je travaillais souvent après mes journées d’hôpital, j’ai produit trente tableaux à l’encre et à l’acrylique sur papier, chacun de 50 × 70 cm. Je les appelle aujourd’hui, sans emphase particulière, mes premiers alphabets — une seule toile ne suffit jamais à observer ce qui se transforme quand une même recherche se poursuit dans la durée, et il fallait la répétition pour que quelque chose se révèle.
Le nombre n’était pas un objectif fixé à l’avance. C’est le geste de revenir, encore et encore, sur une même préoccupation, qui a fini par constituer une série. Trente tableaux, ce n’est pas trente idées différentes ; c’est une seule question posée trente fois, avec à chaque fois une variable modifiée — une proportion, une densité, une vitesse de trait.

Je travaillais alors la lettre arabe essentiellement comme une forme que je regardais, que je reproduisais, que je déplaçais légèrement d’un tableau à l’autre pour observer ce qui changeait. Je n’avais pas encore l’appareil de réflexion qui viendrait plus tard, sur la trace, la mémoire, la matière. Je faisais connaissance avec un territoire sans en connaître les frontières, et c’est très bien ainsi : je refuse aujourd’hui de relire ces trente papiers comme s’ils annonçaient déjà, consciemment, ce qui allait suivre. Ce serait facile, et un peu malhonnête. Ils ne l’annonçaient pas — ils l’ont rendu possible, ce qui est différent. Une œuvre de jeunesse ne se juge pas à son degré d’achèvement conceptuel. Elle se juge à ce qu’elle a permis de découvrir ensuite, et sur ce critère précis, cette série modeste reste l’une des plus importantes de mon parcours.
Ce que j’y ai appris tient en une bascule simple à énoncer, longue à intégrer complètement : la lettre pouvait cesser d’être seulement une forme à représenter pour devenir une matière avec laquelle chercher. Tant qu’une lettre reste un signe qu’on reproduit fidèlement, elle impose sa loi — celle de la lisibilité, de l’alphabet, de la convention. Dès qu’on commence à la répéter en la faisant légèrement dériver, cette loi se fissure, et l’on découvre qu’une lettre peut perdre une part de son identité graphique sans perdre toute sa présence. Cette découverte, faite empiriquement sur trente feuilles de papier plutôt que théorisée à l’avance, a ouvert la porte à tout ce qui a suivi.

Lorsque j’ai montré cette série pour la première fois, les réactions ont divergé : certains y ont vu une calligraphie déviante, d’autres une abstraction géométrique, d’autres encore un langage qu’ils ne parvenaient pas à situer. Je n’ai pas cherché à trancher entre ces lectures, et je ne le ferais pas davantage aujourd’hui. Une œuvre qui autorise plusieurs entrées n’est pas confuse ; elle n’a simplement pas encore refermé toutes ses portes — j’y reviendrai plus loin, au moment de parler du regard du spectateur.
Je pourrais aujourd’hui produire, sur ce même principe, des œuvres techniquement plus abouties. Je ne referais pourtant pas ces trente tableaux autrement. Il faut accepter de ne pas savoir encore ce que l’on cherche, pour avoir une chance, un jour, de le trouver.
Œuvre citée — Série des trente, 1994–1995. Encre et acrylique sur papier, 50 × 70 cm (30 pièces). Premier corpus autonome de l’artiste, réalisé à Fribourg.
