Farid Izemmour
TRACES — Sommaire

Partie II — LES SÉRIES ET LE LANGAGE

Chapitre 3

Fractales : l’ordre né du chaos

Après la Série des trente, quelque chose avait changé dans ma manière de regarder une forme. Je ne la considérais plus seulement comme un signe à découvrir ou à transformer ; je commençais à m’intéresser à ce qui se produit quand une forme se répète à différentes échelles, et qu’une organisation plus vaste finit par apparaître à partir d’un élément relativement simple. C’est cette curiosité, en 1995, qui a donné naissance à Fractales : douze toiles de 126 × 106 cm, à l’acrylique et à l’encre.

Fractales_01
Fractales_01 — Acrylique et encre sur toile, 126 × 106 cm, 1996

Le titre n’est pas une métaphore empruntée aux sciences pour habiller la peinture d’un vernis intellectuel — c’est une référence précise. Une fractale, au sens où le mathématicien Benoît Mandelbrot a formalisé le terme au milieu des années 1970, désigne une structure dont la forme se répète à toutes les échelles d’observation : on retrouve, dans le détail, l’architecture de l’ensemble. Les côtes découpées, les réseaux vasculaires, la structure arborescente d’un neurone — le vivant est saturé de ces géométries qui paraissent irrégulières et qui obéissent pourtant à une loi. Ce qui m’intéressait n’était pas d’abord le concept dans sa formulation scientifique, mais une intuition presque physique : qu’un détail puisse porter en lui quelque chose de l’ensemble, sans jamais lui être identique.

Je retrouvais là quelque chose que j’observais déjà dans mon propre geste. Une manière de tracer pouvait se répéter, mais chaque répétition introduisait un écart. La main reproduit une organisation sans jamais produire exactement le même résultat — la répétition devient alors génératrice plutôt qu’uniformisante ; elle peut produire de la complexité au lieu de l’aplatir. C’est cette idée que je voulais éprouver dans cette série, sans pour autant transformer la peinture en illustration d’une théorie.

Fractales_05
Fractales_05 — Acrylique et encre sur toile, 126 × 106 cm, 1996

Je me suis alors posé une question que je n’ai jamais tranchée de façon définitive, et qui a occupé une bonne partie de cette recherche : sommes-nous, artistes, plus proches du chercheur que de l’inventeur pur ? La lettre, dans cette série, change en tout cas de statut. Elle n’est plus seulement un signe hérité d’une langue ; elle devient un module qui se répète, se fragmente, se recompose à différentes échelles. Un mot peut s’y lire de loin comme une masse organisée, et se dissoudre, de près, en une accumulation de traits qui ne composent plus rien de lisible. Cette double lecture, selon la distance à laquelle on se place devant la toile, est devenue l’un des dispositifs auxquels je suis le plus souvent revenu par la suite.

Entre la structure pensée à l’avance et la structure réellement produite par la main, il existe toujours un écart — la couleur intervient, la matière intervient, le geste introduit ses propres irrégularités, celles qu’aucun calcul ne produit de la même manière. Cet écart m’intéresse peut-être plus que tout le reste : il rappelle qu’une répétition humaine n’est jamais mécanique, même lorsqu’un geste semble identique au précédent. Fractales marque, à ce titre, un tournant méthodologique autant qu’esthétique. C’est la première série où j’ai accepté de laisser une structure émerger progressivement du travail lui-même plutôt que de l’imposer entièrement en amont — une méthode qui deviendra, quelques années plus tard, la colonne vertébrale de Traces puis de Dialogue.

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Fractales_10 — Acrylique et encre sur toile, 126 × 106 cm, 1996

Avec le recul, je vois surtout que cette série a déplacé le centre de gravité de ma recherche : la lettre est restée là, en arrière-plan, mais la vraie question n’était plus de savoir ce qu’un signe pouvait vouloir dire — c’était de comprendre comment il tenait ensemble, à toutes les échelles à la fois, sans jamais se répéter tout à fait de la même manière. Cette question-là ne m’a plus lâché depuis.

Œuvre citée — Fractales, 1995. Série de douze toiles (Fractal I à XII). Acrylique et encre sur toile, 126 × 106 cm.

Fractales_06
Fractales_06 — Acrylique et encre sur toile, 126 × 106 cm, 1996