Farid Izemmour
TRACES — Sommaire

Partie II — LES SÉRIES ET LE LANGAGE

Chapitre 4

Séquences : penser l’œuvre dans le temps

Il y a, dans le catalogue de Traces, deux toiles que j’ai voulu nommer différemment des autres : « Sequences I et Sequences II ». Le nom n’est pas un hasard de numérotation. Il désigne un déplacement précis dans ma manière de considérer une œuvre — un déplacement qui mérite, je crois, son propre chapitre plutôt que d’être noyé dans celui, plus large, consacré à Traces.

Jusque-là, je regardais surtout ce qui se passe à l’intérieur d’une toile : comment un geste y répond à un autre, comment une lettre s’y désarticule, comment une couche recouvre la précédente sans l’effacer tout à fait. Avec Séquences, la question s’est déplacée d’un cran. Elle ne portait plus seulement sur l’intérieur d’un tableau, mais sur ce qui peut se produire d’une toile à l’autre — sur la manière dont une œuvre peut préparer la suivante, y répondre, la contredire parfois, sans qu’aucune des deux ne perde son autonomie.

Une séquence, au sens où je l’entends, n’est pas une suite illustrative. Ce n’est pas une image 1, puis une image 2, qui raconteraient ensemble une histoire linéaire. C’est plutôt une tension qui se transmet — un rythme, une couleur, une direction de geste — qui traverse plusieurs toiles en se transformant à chaque passage, un peu comme une phrase musicale reprise par un instrument différent garde son identité tout en changeant de timbre.

Traces_106 « Sequences I »
Traces_106 « Sequences I » — Acrylique sur toile, 55 × 35 cm, 2023

Ce déplacement m’a obligé à reconsidérer ce qu’est, au fond, une « œuvre complète ». Si le sens d’une toile dépend en partie de celle qui la précède et de celle qui la suit, alors aucune pièce n’est jamais totalement isolée. Cela ne signifie pas qu’une toile perde sa valeur propre si on la sépare des autres — je continue de penser que chacune doit pouvoir se tenir seule, y compris dans un salon ou une collection où elle n’aura pas ses voisines à côté d’elle. Mais je sais désormais qu’une partie de ce qu’elle contient ne se révèle pleinement que dans la séquence à laquelle elle appartient, et j’essaie, quand c’est possible, de le préciser dans la documentation qui accompagne chaque pièce.

C’est aussi dans cette réflexion que j’ai commencé à comprendre pourquoi je travaille rarement une toile isolée sans en avoir, quelque part dans l’atelier, une autre en cours — pas nécessairement de la même série. Il y a toujours, sans que je le planifie consciemment, une conversation qui se poursuit d’un support à l’autre. Une couleur essayée sur l’une réapparaît, modifiée, sur l’autre. Un geste refusé ici trouve sa place ailleurs. Je ne sais jamais complètement à l’avance laquelle influencera laquelle.

Penser l’œuvre comme séquence plutôt que comme pièce isolée a aussi changé ma manière d’exposer. Une exposition n’est plus, pour moi, un simple accrochage de pièces réussies côte à côte. C’est l’occasion de rendre visible une part de cette conversation intérieure — de montrer non seulement ce qui a été fait, mais l’ordre dans lequel cela s’est construit, et ce que cet ordre-là a de nécessaire.

Œuvre citée — Sequences I et Sequences II (série Traces), 2023. Acrylique et encre sur toile.

Traces_107 « Sequences II »
Traces_107 « Sequences II » — Acrylique sur toile, 210 × 190 cm, 2023