Chapitre 8
Surname : identité et métamorphose
Il arrive, dans le parcours d’un artiste, un moment où la question du nom cesse d’être une évidence administrative pour devenir un objet de travail à part entière. Pour moi, ce moment a pris la forme d’une série que j’ai appelée Surname — construite depuis 2013 autour d’un principe simple : chaque toile porte pour seul titre un prénom. Adrian, Chris, Rachel, Georges, Nadine, Mehdi, Yasmine, Henry, Racha, Anne — des proches, des rencontres, parfois de simples prénoms qui m’ont arrêté par leur sonorité.
Le nom propre y devient une matière plastique, au même titre que la lettre arabe travaillée depuis Traces. Un nom, déconstruit, fragmenté, dissous dans la couleur, se comporte étrangement : il commence par désigner quelqu’un de précis, puis, à mesure que je le travaille, il perd sa fonction d’étiquette pour ne plus garder qu’une vibration — une présence sans plus de contour identifiable.
Ce n’est pas un geste de disparition triste. C’est une manière de poser une question que je trouve au contraire assez libératrice : qu’est-ce qui, dans une identité, tient réellement à un nom, et que reste-t-il d’une personne lorsque son nom cesse d’être lisible ? Je dis parfois, pour résumer cette série : le nom est une fractale du moi — il porte, condensée en quelques lettres, une histoire entière, et pourtant il se répète, se transforme et se disperse comme n’importe quel autre fragment.

Cette interrogation prolonge directement le travail entamé avec la désarticulation de la lettre. Mais elle en déplace l’enjeu : il ne s’agit plus d’interroger un signe collectif, hérité d’une langue et d’une culture, mais un signe strictement individuel — celui qui, en principe, ne désigne qu’une seule personne. Faire subir à ce signe-là le même processus de fragmentation et de recouvrement que j’appliquais déjà à la lettre arabe m’a permis de vérifier une intuition : la frontière entre mémoire collective et mémoire individuelle, que j’évoque au chapitre suivant, est beaucoup plus poreuse qu’elle n’y paraît.
Je ne peins jamais un portrait au sens classique dans cette série. Je ne cherche pas à représenter Adrian ou Rachel tels qu’on les reconnaîtrait dans la rue. Je pars de leur nom, et je laisse la matière et la couleur devenir ce que leur présence m’évoque — une identité comme mouvement plutôt que comme point fixe, qui se construit dans le tableau plutôt que d’y être simplement enregistrée.
Œuvre citée — Surname, série initiée en 2013, formalisée en 2022. Techniques mixtes sur toile, format principal 150 × 150 cm.
