Chapitre 19
Les expositions et le monde
Chaque exposition est un passage — le lieu où l’œuvre quitte réellement l’intimité de l’atelier pour se confronter à un espace, une lumière et un public que je ne contrôle plus.
La Suisse, le point de départ
Ma première exposition personnelle date de 1992 : une trentaine de toiles, sans thématique encore unifiée — expressionnisme, classicisme, échos de la calligraphie arabe classique —, présentées dans les locaux que m’avait prêtés la Clinique Garcia, à Fribourg. Je voulais avant tout une chose : des critiques honnêtes, qui me disent où j’en étais réellement.
C’est là aussi que s’est construite la part la plus continue de mon parcours d’exposition. Ma relation avec le musée d’art contemporain Fri Art, à Fribourg, et avec son ancien directeur Michel Ritter, a été déterminante dans ma formation aux exigences d’un véritable espace d’exposition — au-delà de ce que peut apprendre seul un peintre autodidacte dans son atelier. Genève et Fribourg ont accueilli mon travail avec une distance respectueuse qui laisse au regard le temps de se construire ; j’y ai appris l’importance du mur blanc, du silence autour d’une œuvre, de l’espace qui prolonge la toile plutôt que de la concurrencer.
Zurich a marqué une étape particulière. Une toile commencée plusieurs années auparavant, mise de côté, redécouverte presque par hasard lors d’un déménagement, a finalement trouvé sa forme définitive et a été montrée à Zurich en janvier 2021 — un exemple concret de ce que je décrivais au chapitre 11 : une œuvre continue parfois d’exister en suspens, hors du temps de sa fabrication, avant de trouver le moment où elle peut enfin être montrée.
Venise, la rencontre avec un regard extérieur
En 2020, j’ai participé à l’exposition collective Borders, organisée par ITSLIQUID Group à Venise ; le curateur et architecte Luca Curci m’y a interviewé le 29 octobre, au Palazzo Albrizzi-Capello. Le quotidien suisse Le Temps a rendu compte de cette présence sous le titre « La calligraphie algérienne s’expose à Venise ». Cette exposition m’a placé, pour la première fois de façon aussi directe, face à un regard entièrement extérieur à mon parcours suisse ou algérien — celui d’un réseau international de commissaires d’exposition habitué à situer une œuvre dans un contexte qui n’est ni le mien ni celui de mes deux pays. C’est un exercice différent de celui de l’atelier ou de la galerie : il oblige à formuler, pour un public qui découvre tout, ce qui dans mon travail relève de l’intime et ce qui relève d’une démarche transmissible.

Alger, le retour à la source
Le retour à Alger, trente-cinq ans après mon départ, a pris un sens particulier. Du 11 septembre au 11 octobre 2025, j’ai présenté Chronologie — Traces & Dialogue au Palais de la Culture Moufdi-Zakaria et à la Galerie Baya — une centaine de toiles et une installation de la série Traces, les grands rouleaux d’écriture déployés dans l’espace comme un paysage continu d’encre et de silence. Le ministre de la Culture et des Arts, Monsieur Zoheir Bellalou, a assisté au vernissage, de même que l’archevêque d’Alger, Monseigneur Jean-Paul Vesco — une présence que j’ai reçue comme un signe supplémentaire que ce travail sur la lettre et la mémoire pouvait parler au-delà d’un seul cercle, d’une seule culture ou d’une seule confession. La presse algérienne (El Moudjahid, El Watan, Horizons) a largement couvert l’événement, qualifiant mon retour de moment consacré à l’identité et à la mémoire de la lettre arabe. Ce n’était plus une exposition de tableaux au sens conventionnel : c’était une proposition d’expérience du temps, une immersion dans la trace elle-même plutôt qu’une simple présentation d’œuvres accrochées.

Ce que chaque lieu ajoute à l’œuvre
Je ne considère jamais un lieu d’exposition comme un simple support neutre. La lumière d’un espace, ses proportions, le rythme dans lequel un visiteur le traverse, modifient la manière dont une série se donne à voir. Une installation comme celle des rouleaux de Traces n’existe pas de la même façon selon qu’elle se déploie dans une grande nef ou dans une salle de galerie compacte — ce qui a des conséquences très concrètes sur la manière dont je conçois, en amont, la présentation d’une nouvelle série, et sur les indications que je fournis à un commissaire d’exposition qui souhaiterait la reprendre.
Ces expositions, de la Suisse à Venise puis à Alger, ne racontent donc pas une simple chronologie de carrière. Elles forment, mises bout à bout, la carte d’un même regard qui continue de chercher sa place entre plusieurs rives — celle de l’origine et celle de l’exil choisi — et qui trouve, à chaque nouveau lieu, une raison supplémentaire de continuer.
