Farid Izemmour
TRACES — Sommaire

Partie IV — POURQUOI CONTINUER

Chapitre 18

Ce que je cherche encore

Si je devais résumer ce livre par ce qu’il ne contient pas, je dirais qu’il ne contient pas de conclusion. Ce serait malhonnête d’en écrire une : à cinq séries et trente-cinq ans de distance, je pourrais dresser la liste de ce que j’ai compris — la lettre comme matière, la trace comme mémoire, le hasard comme partenaire plutôt que menace. Je préfère m’arrêter, pour finir, sur ce qui résiste encore.

Je n’ai toujours pas résolu, par exemple, la question du rapport entre ma langue d’origine et la manière dont je la traite sur une toile. Je détourne l’arabe de sa fonction de lecture depuis Traces, et je continue pourtant de me demander, régulièrement, si je le fais avec assez de respect pour ce qu’il porte — ou si, à force de le désarticuler, je finis par lui faire perdre quelque chose que je ne pourrai jamais lui rendre. Je n’ai pas de réponse stable à cette question. Elle revient à chaque nouvelle série, sous une forme légèrement différente, et je m’en méfierais si elle cessait de revenir.

Je cherche aussi encore comment faire coexister, dans une même toile, la rigueur que m’a enseignée l’hôpital et l’abandon que Pollock m’a appris à accepter. Je crois avoir trouvé, avec Dialogue, un point d’équilibre satisfaisant — mais un point d’équilibre n’est jamais définitif. Il se déplace à chaque nouvelle toile, et je dois le retrouver chaque fois, sans garantie de succès.

Il y a enfin une question plus personnelle, née avec Surname, que je n’avais jamais eu à me poser avec la même acuité dans mes séries précédentes : jusqu’où peut-on dissoudre l’identité de quelqu’un — un prénom, une présence, un souvenir — sans la trahir ? Je pensais, en commençant cette série, connaître déjà la réponse. Je m’aperçois, plusieurs années après, que je continue de la chercher toile après toile.

Je ne considère aucune de ces questions comme un échec de ma recherche. Ce sont, au contraire, les seules preuves tangibles que cette recherche est encore vivante. Un artiste qui aurait vraiment fini de chercher n’aurait plus grand-chose à peindre — et j’ai bien l’intention, à soixante-quatre ans passés, de continuer longtemps encore à ne pas savoir tout à fait ce que je fais.

Dialogue_63
Dialogue_63 — Acrylique et encre sur papier, 70 × 50 cm, 2021