Farid Izemmour
TRACES — Sommaire

Partie IV — POURQUOI CONTINUER

Chapitre 17

Pourquoi je continue

J’ai un métier qui, en théorie, ne me laissait pas beaucoup de raisons de peindre encore à mon âge. Je consulte, je vends, j’assiste des chirurgiens en salle d’opération, j’organise des symposiums sur des fractures de l’épaule ou du coude. Je pourrais m’arrêter là. La peinture n’a jamais été, chez moi, une nécessité économique — c’est peut-être la raison pour laquelle je peux répondre à cette question sans détour.

Je continue parce que je n’ai toujours pas fini de comprendre ce que la lettre me demande. Cela peut paraître étonnant après trente ans passés à la désarticuler, à la fragmenter, à la faire disparaître sous des couches de matière : je devrais, en toute logique, avoir épuisé le sujet. Ce n’est pas le cas. Chaque série que j’ai menée à son terme — la Série des trente, Fractales, Traces, Dialogue, et maintenant Surname — a moins répondu à une question qu’elle n’en a ouvert une nouvelle, plus précise, que je n’aurais pas su formuler avant d’avoir peint les toiles précédentes.

Il y a aussi une raison plus simple, presque physique. Le geste me manque quand je m’en prive trop longtemps. Je le sais parce que cela m’est arrivé, à mon arrivée en Suisse, quand les études, le travail, l’installation dans un pays qui n’était pas le mien ont occupé toute la place pendant un moment. Le peintre est resté endormi quelques années — pas éteint, seulement en attente — et il a suffi que j’aie de nouveau du temps et un atelier pour qu’il reprenne exactement là où je l’avais laissé, avec la même urgence qu’avant le silence.

Je continue enfin parce que je n’ai jamais voulu que ma peinture devienne une démonstration de ce que je sais déjà faire. Une démonstration prouve ; une recherche découvre. J’ai vu, chez certains artistes que j’admire par ailleurs, ce moment précis où le travail cesse de chercher et se met à répéter une formule qui a fait ses preuves. Je redoute ce moment pour moi-même plus que je ne redoute l’échec d’une toile. Tant qu’une œuvre me surprend encore — tant qu’elle m’oblige à revenir sur ce que je croyais avoir acquis —, j’ai la preuve que je suis encore en train de chercher, et c’est à peu près la seule preuve qui compte vraiment à mes yeux.

Je ne sais pas ce que je peindrai dans dix ans, ni si Surname sera la dernière série ou seulement une étape parmi d’autres. Je sais seulement que la question qui m’a fait entrer, adolescent, dans les ateliers de l’École des Beaux-Arts d’Alger — celle de savoir ce qu’une lettre peut devenir quand on cesse de vouloir seulement la lire — n’a toujours pas trouvé sa réponse définitive. C’est peut-être la meilleure raison de continuer que je puisse donner.

Dialogue_75
Dialogue_75 — Acrylique et encre sur papier, 70 × 50 cm, 2021