Chapitre 16
La reconnaissance n’est pas la mesure de l’œuvre
Je garde un souvenir très précis du jour où j’ai appris qu’un journal algérien, l’APS, avait consacré un article à mon travail. J’étais content — sincèrement, presque naïvement content — d’une manière qui n’avait rien à voir avec les articles suisses ou italiens parus avant lui. Il y a quelque chose de particulier à être reconnu par son propre pays, même de loin, même après trente-cinq ans d’absence. Cette réaction m’a appris quelque chose sur moi-même que je n’aurais pas deviné en théorie : la reconnaissance n’est jamais une grandeur abstraite et universelle. Elle a une adresse, un poids différent selon qui la formule.
Cela dit, je me méfie de faire de la reconnaissance la mesure de mon travail — et cette méfiance-là, contrairement à la précédente, est parfaitement théorisée chez moi, presque une règle de conduite. Un collectionneur peut acquérir une toile parce qu’elle plaît immédiatement ; un autre parce qu’il perçoit, sous une composition plus difficile, une recherche qui prendra son sens dans dix ans. Ces deux formes de reconnaissance n’ont pas la même valeur pour moi, et je préfère de loin la seconde, même si elle est plus rare et plus lente à obtenir.
Le danger, quand on commence à guetter la reconnaissance, c’est qu’elle se met tranquillement à diriger le travail à la place de la recherche elle-même. On finit par répéter ce qui a déjà plu, parce que c’est plus sûr, plus rapide, moins exposé au risque du rejet. Je l’ai vu arriver chez d’autres artistes que j’admire par ailleurs — un style qui se fige au moment précis où il commence à bien se vendre. Je ne veux pas de cette fixation-là. Une toile qui ne me pose plus aucune question, qui ne fait que confirmer ce que je sais déjà obtenir, m’inquiète davantage qu’une toile qui déplaît à un galeriste.
Il y a aussi une dimension de temps que je ne maîtrise pas, et que j’ai appris à accepter avec l’âge. Certaines œuvres majeures de l’histoire de l’art ont mis des décennies à être comprises ; d’autres, célébrées de leur vivant, sont aujourd’hui à peu près oubliées. Je ne sais pas dans quelle catégorie se rangeront mes propres pièces, et je préfère ne pas le savoir : cela me libère d’une pression qui, autrement, finirait par s’infiltrer jusque dans le choix d’une couleur.
Ce que je peux contrôler, en revanche, c’est la solidité de ce que je transmets : documenter chaque série avec précision, expliquer d’où vient une décision plutôt que de la laisser flotter dans le mystère de l’inspiration, veiller à ce que le contexte d’une œuvre voyage avec elle quand elle change de mains. Si la reconnaissance vient un jour — de mon vivant ou après —, je préfère qu’elle rencontre un travail suffisamment documenté et cohérent pour la supporter, plutôt qu’une simple accumulation de toiles séduisantes sans architecture derrière elles.
Je ne peins donc plus pour être reconnu. J’espère l’être, un jour, mais je continue de peindre pour que la recherche elle-même reste vivante — quitte à ce que la reconnaissance, si elle arrive, arrive en retard sur elle.
