Chapitre 14
Évoluer sans se renier
Il existe une expérience assez particulière, propre à ceux qui exercent le même métier pendant des décennies : regarder une œuvre qu’on a soi-même produite, il y a vingt ou trente ans, et savoir immédiatement qu’on ne ferait plus certains des choix qui s’y trouvent. Cela m’arrive régulièrement devant des pièces de la Série des trente, ou même devant certaines toiles plus récentes de Dialogue.
Je pourrais présenter cela comme un regret. Ce n’en est pas vraiment un. Une couleur que je jugeais audacieuse à vingt-huit ans peut me paraître aujourd’hui trop illustrative ; une composition que je trouvais aboutie peut se révéler, avec le recul, un peu trop soucieuse de plaire. Mais je me garde bien de corriger ces toiles anciennes — je ne repeins jamais une œuvre déjà signée pour la mettre au niveau de ce que je sais faire maintenant. Ce serait mentir sur sa date, et effacer précisément ce qui fait sa valeur : le témoignage honnête d’un moment de mon parcours, avec ses limites propres.
Ce qui m’intéresse davantage, c’est ce qui, à l’inverse, n’a pas bougé depuis le début — et il y a plus de constance dans mon travail qu’on ne le croirait en le voyant traverser cinq séries aussi différentes en apparence. La conviction que le hasard doit avoir sa place dans chaque tableau, je la tenais déjà, confusément, en peignant la Série des trente. Le refus de faire de la lettre un simple ornement plutôt qu’une matière de recherche, il était déjà là. Ma manière de m’arrêter devant une toile, longtemps, avant de décider si un geste supplémentaire l’améliorerait ou la détruirait — je faisais déjà cela sans le savoir, dans mon atelier fribourgeois du début des années 1990.
Il y a donc, dans ma trajectoire, deux mouvements simultanés qui pourraient sembler contradictoires et qui ne le sont pas : je change constamment de moyens, de gammes, de techniques, de degré de radicalité dans la désarticulation de la lettre — et je garde, sous ce changement continu, un noyau de convictions qui n’a pratiquement pas bougé depuis trente ans. Je crois que c’est précisément cette tension qui permet de reconnaître une toile comme mienne, quelle que soit la série à laquelle elle appartient, sans qu’on puisse jamais la confondre avec une répétition de ce que j’ai déjà fait.
Évoluer, pour un artiste, ne signifie donc pas nécessairement renier ce qu’on a produit plus jeune. Cela signifie accepter de voir clairement ses propres limites d’alors, sans les corriger rétroactivement, tout en reconnaissant ce qui, depuis le premier jour, n’avait pas besoin d’évoluer parce que c’était déjà juste.
