Farid Izemmour
TRACES — Sommaire

Partie III — LE TEMPS DE L’ŒUVRE

Chapitre 13

Quand je ne comprends plus mon propre tableau

Il m’arrive, devant une toile que je suis pourtant en train de peindre, de ne plus très bien savoir ce que je suis en train de faire. Ce n’est pas la panne classique de l’artiste qui manque d’idées — c’est presque l’inverse : la toile a pris une direction que je n’avais pas prévue, et pour un moment, je ne sais plus si je la conduis encore ou si c’est elle qui me conduit.

La première fois que cela m’est arrivé de façon vraiment nette, j’ai eu le réflexe de vouloir corriger, de ramener le tableau vers ce que j’avais initialement en tête. Avec les années, j’ai appris à me méfier de ce réflexe-là. Le moment où je ne comprends plus mon propre geste est aussi, souvent, celui où quelque chose d’inattendu tente de s’exprimer — quelque chose que ma préparation, aussi rigoureuse soit-elle, n’avait pas anticipé et n’aurait sans doute pas pu anticiper.

Je pense que cette expérience tient à la nature même de ma manière de travailler : je pars d’une intention assez précise, une organisation de l’espace, une idée de couleur, mais je laisse ensuite la matière réagir, et cette réaction m’échappe régulièrement. Un chirurgien qui opère selon un protocole sait exactement ce qu’il va trouver en ouvrant ; un peintre qui verse de l’encre sur une toile inclinée ne sait jamais tout à fait comment elle va se répandre. J’ai vécu les deux disciplines d’assez près pour savoir que cette incertitude-là n’existe presque jamais dans la première, et qu’elle est au cœur de la seconde.

Ce que je fais, dans ces moments d’incompréhension, c’est arrêter de vouloir immédiatement nommer ce qui se passe. Je continue à peindre, ou je m’arrête complètement selon les cas, mais je refuse de forcer une explication qui viendrait trop tôt. Certaines de mes toiles ne m’ont livré leur logique que des mois plus tard, en les regardant accrochées ailleurs que dans l’atelier, dans une lumière différente, avec un peu de la distance que seul le temps peut donner.

Je ne considère plus cette incompréhension comme un défaut de maîtrise. Un peintre qui comprend parfaitement, à chaque instant, ce qu’il est en train de faire, risque surtout de ne produire que ce qu’il savait déjà faire. L’incompréhension, chez moi, est devenue un signe presque fiable que je suis en train de sortir de ce territoire-là — et c’est précisément dans ce déplacement, inconfortable sur le moment, que j’ai le sentiment de continuer réellement à chercher plutôt que de me répéter.

Dialogue_94
Dialogue_94 — Acrylique et encre sur toile, 78 × 60 cm, 2023