Farid Izemmour
TRACES — Sommaire

Partie III — LE TEMPS DE L’ŒUVRE

Chapitre 12

La mémoire des séries

On me demande souvent, dans une interview ou une visite d’atelier, si j’ai « quitté » telle série pour « passer » à la suivante — comme si Fractales s’était refermée le jour où j’ai commencé Traces, et Traces le jour où j’ai ouvert Dialogue. La question part d’une image commode, presque administrative, du travail d’un artiste : des tiroirs qu’on ouvre et qu’on referme l’un après l’autre. Ce n’est pas du tout ainsi que les choses se passent chez moi.

Une série ne s’arrête pas au moment où j’en commence une autre. Elle continue à travailler en sous-main, longtemps après que j’ai cessé d’y ajouter des pièces neuves. Je peux, un matin, poser sur une toile de Dialogue un geste qui vient directement d’une intuition laissée en suspens dans Fractales quinze ans plus tôt — sans l’avoir décidé, sans même m’en rendre compte tout de suite. Ce n’est qu’en reculant, parfois des mois après, que je reconnais l’emprunt.

Cette porosité entre les séries m’a beaucoup appris sur ma propre mémoire de travail, qui ne fonctionne manifestement pas par tiroirs mais par strates. Chaque série laisse derrière elle un vocabulaire — une manière de traiter le vide, une vitesse de trait, une tolérance particulière au hasard — qui reste disponible, silencieusement, pour toutes celles qui suivront. Je n’ai jamais eu besoin de rouvrir consciemment le dossier Série des trente pour que sa leçon la plus simple, celle de la répétition comme méthode de découverte, continue d’irriguer un travail réalisé trente ans plus tard.

Il y a, dans cette continuité, quelque chose qui ressemble à ce que j’observe dans Traces elle-même : une couche recouvre la précédente sans jamais l’effacer complètement. Mes séries fonctionnent de la même manière les unes par rapport aux autres. Fractales n’a pas disparu quand j’ai commencé à écrire sur la toile blanche de Traces_01 — elle s’est simplement retirée sous la surface, prête à ressurgir le jour où j’en aurais de nouveau besoin, sous une forme légèrement différente.

Documenter mon travail série par série, comme je le fais depuis longtemps, ne sert donc pas seulement à dater ou classer des objets pour un futur catalogue. Cela me permet, à moi-même autant qu’à ceux qui étudieront ce travail plus tard, de retrouver les fils qui courent d’une période à l’autre — de comprendre qu’une toile de 2021 peut porter, invisible pour qui ne connaît pas tout le parcours, la mémoire exacte d’un geste tenté pour la première fois en 1995. C’est peut-être cela, au fond, qu’une monographie comme celle-ci peut apporter qu’un accrochage isolé ne pourra jamais montrer : non pas cinq séries séparées, mais une seule mémoire continue qui a pris cinq formes successives sans jamais vraiment recommencer à zéro.

Dialogue_96 « Jiyû ni nare, Be free »
Dialogue_96 « Jiyû ni nare, Be free » — Acrylique et encre sur toile, 78 × 60 cm, 2023