Farid Izemmour
TRACES — Sommaire

Partie III — LE TEMPS DE L’ŒUVRE

Chapitre 11

L’œuvre inachevée

Il y a quelques années, en déménageant, j’ai retrouvé une toile que j’avais commencée six ans plus tôt et rangée dans une cave, sans même me souvenir clairement de l’avoir abandonnée. Je me revois devant elle, incapable de savoir si je devais la reprendre ou la laisser telle quelle. Je l’ai finalement terminée en 2020, et elle a été montrée à Zurich en janvier 2021. Entre le premier geste et le dernier, il s’était passé assez de temps pour que je devienne, littéralement, un autre peintre — et pourtant la toile a fini par trouver sa cohérence, comme si les deux hommes que j’avais été s’étaient mis d’accord sur elle sans se consulter.

Cette histoire n’est pas une anecdote isolée. Tout peintre qui travaille depuis assez longtemps accumule, quelque part dans un atelier, des toiles qui ne sont ni terminées ni détruites — suspendues entre deux états, en attente d’un geste qui ne vient pas toujours. On imagine souvent que l’inachèvement est un échec, un projet que la volonté n’a pas su mener à son terme. Je ne le vis plus du tout ainsi.

Une toile s’arrête parfois parce que je ne sais plus, à un instant donné, ce qu’elle me demande. Ce n’est pas une panne de talent ; c’est une question que je ne suis pas encore en mesure d’entendre. Il faut alors savoir la ranger sans culpabilité, plutôt que de forcer une fin qui ne serait pas la sienne — une toile terminée de force, contre ce qu’elle réclamait, porte cette contrainte pour toujours, et je le vois immédiatement en la regardant, des années après.

Traces_69
Traces_69 — Acrylique et encre sur toile, 110 × 45 cm, 2020

Ce qui m’intéresse, dans ces œuvres suspendues, c’est qu’elles continuent malgré tout d’exister quelque part dans ma pensée, même quand je n’y touche plus. Je les retrouve parfois par hasard, comme cette toile de 2014, et je m’aperçois que je n’ai pas seulement changé de technique entre-temps : j’ai changé de question. La toile inachevée devient alors un instrument de mesure — elle me dit, avec une précision qu’aucun journal d’atelier ne pourrait avoir, ce que je ne savais pas encore faire au moment où je l’ai quittée, et ce que je sais faire aujourd’hui.

Il y a aussi une part plus inquiétante à cette question, que je n’écarte pas : celle des œuvres qui resteront inachevées parce que le temps de l’artiste, tout simplement, s’arrête un jour. Je pense parfois à ce qu’il adviendra de ce qui traîne encore dans mon atelier le jour où je ne serai plus là pour trancher. Une toile inachevée, à ce moment-là, cesse de m’appartenir au sens où je l’entendais : elle devient un document, une preuve de recherche interrompue plutôt qu’un objet fini, et je crois qu’il faut accepter cette possibilité plutôt que de prétendre qu’elle ne nous concerne pas.

Je ne cherche donc plus à éliminer systématiquement l’inachevé de mon atelier. Je le range, je le laisse attendre, et j’accepte qu’il me revienne un jour — transformé par le temps passé loin de moi, ou définitivement silencieux. Dans les deux cas, il aura appris quelque chose de la peinture qu’aucune toile terminée du premier coup n’aurait pu enseigner.

Dialogue_101 « Behind the storm »
Dialogue_101 « Behind the storm » — Acrylique et encre sur papier, 35,5 × 28 cm, 2023